L’itinérance des femmes à Montréal – Volet 2: Les concepts et les approches

2 Comments Par Cynthia Lewis |
Illustration Crédit photo : Marie-Anne Bourassa

Cet article est tiré d’une étude faite par Cynthia Lewis pour le MMFIM, à l’été 2015.

L’itinérance cachée

« On dort ailleurs.
À gauche, à droite. Chez des amis.
Où vous [ne] nous trouvez pas. »
(Femme en situation d’itinérance)[1]

Il est désormais reconnu que l’itinérance des individus est une réalité sous-estimée. Selon Echenberg et Jensen (2012), pour chaque itinérant visible et vivant dans la rue, il y aurait près de quatre personnes qui vivraient une situation d’itinérance cachée. Or, chez les femmes, la probabilité d’expérimenter la dimension cachée de l’itinérance serait beaucoup plus élevée que chez les hommes (Klassen, 2015). L’évitement de la violence et des abus ainsi que la recherche d’une certaine sécurité « avec abris » seraient parmi les raisons les plus souvent citées dans la littérature pour expliquer l’invisibilité des femmes dans les endroits publics (Van Berkum et al, 2015). Le manque de ressources adaptées à la spécificité de certaines trajectoires féminines (p. ex. femmes avec enfants, femmes autochtones ou femmes immigrantes) serait une seconde hypothèse pour comprendre leur tendance à éviter les refuges et les services pour sans-abri (Novac, 2006).

Pour les femmes, la dimension cachée de l’itinérance prend plusieurs formes, y compris celle de vivre dans une pauvreté attribuable au logement et de se priver des besoins les plus élémentaires, comme la nourriture. Elle implique aussi de vivre dans un endroit surpeuplé, insalubre et peu sécuritaire ou de maintenir une situation de violence conjugale afin de conserver la garde des enfants. Ces mécanismes de survie incluent aussi le fait de vivre – temporairement – sur le divan d’un ami ou d’un proche parent, dans une voiture, un motel, ou encore chez un homme en échange de faveurs sexuelles (Conseil du statut de la femme du Québec, 2012). Les femmes peuvent également utiliser stratégiquement – itinérance organisationnelle – les différentes ressources ou encore vivre dans différentes institutions pour ne pas se retrouver à la rue (Gélineau et al., 2008). De même, soigner – ou non – leur apparence physique ou vestimentaire représente aussi une des avenues informelles que les femmes peuvent emprunter pour se fondre dans le tissu urbain ou autre.

Bien qu’il existe très peu d’études pour mesurer les conséquences de l’itinérance cachée sur la vie des individus qui l’expérimentent, Novac (2006) explique que le phénomène tend à augmenter la vulnérabilité initiale des femmes, particulièrement en démultipliant les problématiques associées à l’isolement social, à la violence et aux abus et/ou à la santé mentale et physique. L’auteure mentionne également que si l’itinérance cachée des femmes dévoile un manque de sécurité à combler, ce même concept « de sécurité » pourrait constituer une piste de solution efficace pour mettre un frein à leur invisibilité, notamment en l’incorporant dans l’ensemble des services et du soutien offert.

Une seconde conséquence de l’itinérance cachée est la difficulté de produire des estimations précises sur le nombre réel de personnes en situation d’itinérance. Ainsi, dénombrer cette population s’avère un casse-tête méthodologique que peu de chercheurs à ce jour ont résolu. Nonobstant la volonté de certaines études à chiffrer le phénomène, la plupart d’entre elles ont porté majoritairement sur l’itinérance chronique et cyclique des individus, portrait statistique qui décrit principalement une réalité masculine (Waegemakers Schiff et al., 2012). Faute d’information plus précise sur l’état global de l’itinérance, il devient plus difficile d’adapter les politiques et les ressources à la spécificité du genre. S’il est désormais reconnu que la réalité de l’itinérance des femmes est sous-estimée, peu de stratégies ont été mises sur pied pour mettre fin à ce phénomène. La majorité des discussions à ce propos ont porté sur la sensibilisation de la dimension cachée et sur les besoins de développer des interventions visant à réduire l’invisibilité de ces femmes. Selon Klassen (2015), des analyses plus approfondies sur l’itinérance, selon les genres et selon les sous-groupes, doivent être effectuées pour élargir les niveaux de connaissance et mieux comprendre les modèles et les approches qui seraient les plus efficaces pour répondre aux besoins spécifiques de l’itinérance au féminin et sa diversité.

L’approche féministe[2]

est une pratique courante auprès des femmes vivant dans un contexte de marginalité. Encore méconnue en dehors des milieux d’intervention, elle représente une des approches préconisées par plusieurs ressources pour femmes en situation de difficulté, de violence ou d’itinérance au Québec et au Canada. L’approche féministe vise principalement la prise de conscience et la démocratisation des formes de rapports de pouvoir et de discrimination exécrées à l’endroit des femmes. Au fil des années, cette intervention s’est jumelée à l’approche « intersectionnelle », qui consiste à reconnaître les effets entrecroisés des systèmes d’oppression et des traumatismes vécus par les femmes.

Ainsi, le féminisme intersectionnel se positionne comme un continuum de l’approche et de l’intervention féministe. Cette approche s’appuie sur la théorie selon laquelle l’individu n’intervient pas seulement sur un seul aspect de son identité, à savoir le sexe, mais également sur l’ensemble des dimensions identitaires qui le composent (âge, ethnicité, et autres). L’approche part du principe de la prise en compte de l’expérience des femmes, et plus particulièrement de celles qui vivent un cumul de minorisations. Elle déconstruit donc la polarisation des images stéréotypées des femmes, d’ici et d’ailleurs, et met en lumière leurs diverses expériences qui la constituent.

L’intervention se concentre principalement sur le vécu, sur la capacité personnelle, ainsi que sur la croyance intrinsèque du potentiel et du choix chez l’individu pour atteindre ces buts. À cet effet, l’approche mise sur l’importance d’une compréhension profonde et globale du bagage culturel, économique et social qui a contribué à façonner le parcours de vie des femmes afin de trouver des pistes d’actions et de réflexion qui sont plus dynamiques et inclusives. Par exemple, chez les femmes issues de l’immigration et vivant une situation de violence conjugale, l’intervention sera sensible aux facteurs d’antériorité des traumatismes (assimilation culturelle, exploitation sexuelle, contexte de guerre, conflit politique ou religieux), du parcours migratoire (statut d’immigration, stratégie d’adaptation malsaine), de la situation familiale ou encore de l’effet de la discrimination vécue dans la société d’accueil.

Sur le terrain, l’application de ce cadre favorise la création d’un sentiment de sécurité physique et psychologique chez les femmes, tout en restant sensible aux situations et aux événements déclencheurs[3]. Ainsi, cette approche veille à offrir des possibilités de reprise de contrôle et de rétablissement du lien interpersonnel. Chez les femmes en situation d’itinérance, les traumatismes vécus découlent souvent d’une violation des limites et d’une perte de confiance. Il faut donc, dans les approches, respecter ces limites – et le temps de guérison – afin de regagner cette confiance.

D’un point de vue organisationnel, le féminisme intersectionnel favorise l’embauche d’intervenants issus de diverses origines ethniques et culturelles, ce qui permet de rétablir plus rapidement la relation de confiance chez les individus et le retour à l’autonomie. De même, dans le cas de femmes violentées, qui ont vécu des épisodes traumatisants d’agression et de maltraitance, cette approche favorise l’expression du sentiment d’insécurité, de désarroi ou de désaffiliation sociale, et ce, par le truchement de leur langue maternelle et de leur vécu culturel.

L’approche communautaire

est orientée sur la souplesse de l’intervention, sur la démocratie de l’action, sur l’exercice du pouvoir et sur le potentiel de l’humain. Elle favorise la relation entre l’individu et un ensemble de réseaux de soutien (pairs aidants, réseaux primaires, groupes, ressources communautaires, et alternatives ainsi que la collectivité) pour une recherche de solutions qui touchent, par exemple, l’itinérance, la pauvreté et/ou la santé mentale. L’approche communautaire vise donc à encourager la participation active de l’individu en se basant sur les pratiques relationnelles d’aide participative et non directive. Cette perspective s’appuie sur les principes d’appropriation du pouvoir, les techniques d’écoute active et de la communication interactive qui requièrent une implication de chaque personne au cœur de sa propre démarche. Cette dynamique – entre l’individu et les groupes – augmente le sentiment d’appartenance et la mise en commun d’une action citoyenne qui favorisent les transformations. Chez les femmes en situation d’itinérance, l’établissement d’un espace propre au rapport et à l’esprit communautaire fait partie intégrante du processus de guérison. Il faut donc prendre en considération dans les services, dans le soutien et dans les approches, un espace où ces femmes peuvent (re)nouer des liens sociaux et de réseautage, qui favorisent le sens de l’appartenance.

L’approche humaniste[4]

est fondée sur une vision positive de l’être humain. Elle invite l’individu à relancer sa tendance innée à s’autoactualiser et à s’autodéterminer, notamment en reconnaissant sa capacité à faire ses propres choix, à mobiliser ses forces internes et ses capacités à développer son plein potentiel. Par exemple, chez les femmes, l’intervention mise sur le moment présent et sur leur capacité à prendre conscience des difficultés rencontrées et à les améliorer. Ce type d’intervention est souvent jumelé avec l’approche féministe et l’approche communautaire afin de répondre globalement aux besoins des personnes visées.

L’intervention par les pairs[5]

est une approche alternative de plus en plus reconnue par les services communautaires et de santé qui œuvrent auprès des personnes en difficultés et en situation d’itinérance. Le travail des pairs-aidants consiste essentiellement à utiliser leurs bagages de vie pour aider, soutenir et informer les individus qui vivent des situations similaires à ce qu’ils ont vécu. Ils sont donc des acteurs positifs de changement à l’intérieur d’un système socialement marginalisé. Par une approche humaniste, basée sur le respect et le rapport égalitaire, les pairs-aidants établissent un pont entre les individus, les services et les organismes communautaires, en rejoignant des personnes pour qui les outils traditionnels d’intervention ne fonctionnent pas. Ils permettent aussi, par leur expertise de terrain, d’actualiser l’intervention traditionnelle en les informant sur les nouvelles réalités de la rue. Ainsi, l’intervention par les pairs est un service de première ligne complémentaire et adapté à la vie quotidienne des individus et de leurs besoins.

[1] En exergue dans le texte, portion d’entrevue réalisée en mai 2015 auprès de femmes fréquentant Le Pavillon Patricia Mackenzie durant cette période.

[2] Corbeil et al. (2006).

[3] Ibid.

[4] Laberge et al. (2000).

[5] Cette portion a été rajoutée au texte original de 2015. L’information provient de notre participation au Forum de l’intervention par les pairs du GIAP [17 février 2016].


Le troisième article de la série porte sur les initiatives d’ici et d’ailleurs.


Télécharger l’étude au format PDF:  Une réalité urbaine: L’itinérance des femmes à Montréal.


À propos de Cynthia Lewis

Spécialiste en logistique de terrain et en gestion de données, Cynthia Lewis est détentrice d’un baccalauréat en anthropologie et d’une maîtrise en démographie de l’Université de Montréal. À partir de 2006, elle s’oriente en santé et condition féminine, sous la bannière de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à titre de chercheur et de responsable de projets. Puis, en 2015, elle se joint au Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), comme consultante. Durant cette période, elle participe également au Dénombrement et à l’Enquête complémentaire sur les personnes en situation d’itinérance à Montréal.