L’itinérance des femmes à Montréal – Volet 3 : les initiatives d’ici et d’ailleurs

No Comments Par Cynthia Lewis |
Illustration Crédit photo : Marie-Anne Bourassa

 Tiré d’une étude faite par Cynthia Lewis pour le MMFIM à l’été 2015, cet article est le troisième d’une série qui porte sur les femmes en situation d’itinérance. 

 

« Vous voulez aider les itinérantes ? […]Trouvez des solutions durables à la place.
Mettez l’argent à la bonne place : du logement et du travail.»

– Une femme en situation d’itinérance[1]

À une époque où l’intérêt porté à l’élaboration de solutions à l’itinérance croît sans cesse, il est de plus en plus important de savoir ce qui fonctionne, pourquoi cela fonctionne et pour qui cela fonctionne. Bien qu’il y ait un nombre croissant de recherches sur les causes et l’état de l’itinérance des femmes, il existe peu d’études qui décrivent et comparent les initiatives qui seraient les plus efficaces pour ces femmes et la manière de les adapter dans un contexte local. Ce volet s’inspire donc d’initiatives canadiennes en matière de logements, de services et de soutien, dont les approches ou la philosophie pourraient aider à mettre un terme à l’itinérance des femmes à Montréal.

Le modèle « Logement d’abord »

Le modèle « Logement d’abord » (Housing First) est de plus en plus reconnu comme étant une approche innovante pour enrayer l’itinérance. Cette initiative est fondée sur le principe qu’une personne doit d’abord être logée pour pouvoir par la suite se concentrer sur ses autres besoins. Le logement devient ainsi une des conditions préalables à l’intégration sociale des individus. Ce paradigme inverse donc la logique généralement appliquée dans les services actuels de l’approche « traitement d’abord », selon laquelle une personne en situation d’itinérance doit être traitée pour ses problèmes de santé mentale et être abstinente avant d’avoir accès à un logement permanent. Dans ce modèle, aucune condition d’abstinence ou d’observance n’est imposée pour avoir accès au logis souhaité. Ces obligations minimales à l’obtention du logement augmentent les probabilités qu’une personne accepte de suivre un traitement et celui-ci se trouve grandement facilité par la stabilité résidentielle.

Outre la réduction des préjudices, un soutien – d’intensité variable – est offert à long terme aux individus ayant des problèmes élevés ou modérés de santé mentale; des équipes cliniques et communautaires – ainsi que des pairs aidants – sont aussi disponibles, en plus du logement permanent. Des services psychiatriques, sociaux et médicaux ainsi que des traitements contre l’abus de consommation d’alcool et autres substances sont aussi intégrés directement dans le soutien offert à l’individu. Les principes de base du modèle sont :

  • l’accès prioritaire et rapide à un logement;
  • aucun besoin de préparation au logement;
  • possibilité de choisir le type de logement et l’endroit où il se trouve;
  • choix de personnaliser le soutien et les services offerts, et ce, à long terme;
  • flexibilité du programme (diminution des restrictions dans l’admissibilité des individus à un logis);
  • intégration sociale et communautaire.

L’approche intégrale du « Logement d’abord » a été mise en pratique à travers de multiples recherches, de même que par le projet « At Home/Chez Soi » de la Commission de la santé mentale du Canada. Ce projet visait à démontrer l’application et l’efficacité du modèle qui a été mené avec succès dans cinq villes canadiennes, dont Montréal. En effet, le rapport du programme national relate que près de 89 % des participants vivaient encore dans leur premier ou leur second logement douze mois après avoir commencé leur participation au programme.

Le logement d’abord, les femmes ensuite ?

Malgré l’existence d’études empiriques à l’appui du « Logement d’abord », certains auteurs doutent qu’il puisse convenir à tous[2]. Selon eux, si l’approche a été créée pour les besoins de divers groupes, les recherches comme le projet « Chez Soi » ont surtout porté sur le cas d’individus – majoritairement des hommes –, dont le degré d’itinérance était chronique ou cyclique et qui témoignaient de graves problèmes de santé mentale et autres. De même, les résultats obtenus par ces multiples recherches varient selon le niveau des besoins des individus et donnent peu d’information sur les trajectoires à risque d’itinérance et/ou qui ne nécessitent qu’un faible soutien en matière de santé, par exemple. De ce fait, et selon ces auteurs, on ne s’est que partiellement penché sur la complexité de l’itinérance – notamment la dimension cachée – et la diversité des parcours individuels face à cette problématique, et tout particulièrement celles des familles, des femmes et des jeunes filles.

Ce constat porte à réfléchir sur l’implication particulière du modèle « Logement d’abord » quant à la spécificité de l’itinérance des femmes et à leurs besoins de sécurité. Par exemple, chez les femmes chefs de famille monoparentale, l’itinérance visible pose un problème, celui de se faire retirer la garde des enfants par les autorités de l’aide à l’enfance[3]. Elles sont donc nombreuses à se camoufler dans le tissu urbain et à éviter les services auxquels elles pourraient recourir dans un modèle tel que le « Logement d’abord ». Il faut donc une approche concentrée sur les besoins spécifiques de la famille : logement subventionné avec aspect communautaire qui maintient l’unité familiale, services dédiés aux enfants – de préférence intégrés dans un seul espace (p. ex., CPE) –, afin de favoriser la stabilité et le retour à une vie active chez les femmes mères. Aussi, il faut tenir compte que, dans les services offrant de la sécurité, ce concept doit guider l’élaboration des modèles en matière de logement et de services auprès des familles.

Autre constat : les femmes et les jeunes filles victimes de violences ou de maltraitances doivent être logées en priorité et rapidement dans des lieux sécuritaires – sans accès aux hommes et/ou agresseurs – conçus uniquement pour elles. Il faut également que les personnes offrant les services ainsi que les intervenant(e)s et les propriétaires (publics ou privés) qui participent à cette initiative soient informés sur la réalité de l’itinérance au féminin et de la violence envers les femmes. Sans ces adaptations, il y a de fortes chances que le modèle instauré ne fonctionne pas et que les femmes poursuivent le cycle violence-errance qui caractérise ce type de trajectoire.

Aussi, l’approche « Logement d’abord » priorise le retour à la vie active, par la stabilisation du logement et la reprise de l’autonomie. Toutefois, ces principes sont difficilement applicables chez certains groupes de femmes (p. ex., les jeunes filles et les femmes autochtones) dont les écueils entourant l’expérience de l’itinérance nécessitent un long processus de guérison physique, psychologique et émotionnel, et ce, avant même que la question du logement permanent soit abordée. Dans de tels cas, une transition doit s’inscrire dans leur parcours, en incluant un modèle d’hébergement flexible avec soutien social et communautaire. Finalement, dans un contexte de vieillissement de la population itinérante, et tout particulièrement chez les femmes plus âgées, il semble plutôt difficile de mettre l’accent sur un retour éventuel à l’emploi dans la reprise de l’autonomie. D’ailleurs, ce phénomène démographique pourrait imposer un certain défi – en matière de logements sociaux, de services de santé, et de soutien communautaire – dans un avenir rapproché, particulièrement si les modèles instaurés ne s’adaptent pas rapidement à la croissance de ce groupe spécifique[4].

Adapter le modèle à la spécificité des genres et à la réalité locale de l’itinérance  

 De ces écarts, un grand nombre de leçons ont été apprises au fil du temps sur la façon d’assurer les prestations du modèle « Logement d’abord » et sur la manière d’adapter le programme aux besoins locaux et à la spécificité des trajectoires face à l’itinérance.

À ce propos, l’échec des divers programmes instaurés pour répondre aux taux élevés de mortalité et de violence faites aux femmes du quartier Downtown Eastside (DTES) de Vancouver a démontré l’importance d’adapter les modèles à la réalité des besoins perçus chez les femmes marginalisées de cette localité. C’est dans ce contexte que la RainCity Housing and Support Society a élaboré – en 2004 – l’initiative The Vivian, selon les principes du « Logement d’abord ». Cet organisme, dirigé par des femmes, pour des femmes, y compris des femmes transsexuelles, fournit des habitations collectives – à faibles contraintes – sur une période maximale de deux ans. Le programme, axé sur la réduction des préjudices, offre du soutien aux femmes qui sont confrontées à divers obstacles liés à la vie de rue[5]. Celui-ci permet d’obtenir de l’information sur les ressources, les services et le soutien dont elles ont besoin pour améliorer leur situation sociale, leur hébergement et/ou leur santé globale. Outre le suivi post-hébergement, la force de cet organisme consiste à s’appuyer sur la collectivité, ainsi que sur une série de partenaires communautaires et privés, pour répondre efficacement à la diversité des problèmes perçus chez les femmes en situation ou à risque d’itinérance[6]. Par exemple, sa collaboration avec la société Elisabeth Fry [7] permet d’aider les femmes judiciarisées du DTES et de les accompagner pendant et après leur sortie d’un milieu carcéral. Aussi, des services hebdomadaires de gestion et d’établissement de budget sont également accessibles aux femmes qui quittent The Vivian et qui doivent s’occuper de leurs finances.

Parallèlement, le projet WISH/Mobile Access Projet (MAP) Van, est un centre d’accueil – ouvert 24 heures sur 24 – destiné aux travailleuses du sexe. Le centre offre principalement des repas, des douches, des produits d’hygiène, des vêtements, ainsi que des services médicaux. Les femmes ont également la possibilité de faire un rapport lors de mauvais rendez-vous, cette liste confidentielle permet de tenir les travailleuses du sexe informées sur la possibilité de mauvaises rencontres nocturnes. WISH à également mis sur pied une fourgonnette qui offre du soutien aux travailleuses du sexe durant la nuit, période où très peu de services et d’options sont offerts pour ces femmes. D’ailleurs, les femmes qui résident à The Vivian tirent parti de ce partenariat, puisqu’elles ont accès aux divers services offerts par le WishVan. La fourgonnette oriente aussi certaines d’entre elles vers le programme The Vivian.  

D’autres initiatives canadiennes, axées sur le logement prioritaire, ont été élaborées selon la spécificité locale de l’itinérance au féminin. Par exemple, le YWCA Hamilton a entrepris l’initiative « SOS », selon le modèle « Logement d’abord » qui est utilisé dans cette ville. Ce programme prône une approche collaborative avec les refuges, les maisons d’hébergement et les services de soutien mobiles. Durant la première année, ce modèle a permis de loger plus de cent femmes en situation d’itinérance, et près de 90 % d’entre elles étaient toujours dans ce logis pendant les trois premiers mois après y avoir emménagé. Le succès de cette initiative canadienne réside dans l’élimination des obstacles et des barrières qui empêchaient les femmes d’accéder à un logement à long terme : piètre antécédent de crédit, manque de références d’anciens propriétaires et/ou discrimination, aucun soutien de revenu et plan d’emploi insuffisant.

Toujours dans le contexte canadien, Peel Family Shelter en Ontario a été reconnu comme un modèle « Logement d’abord ». Celui-ci s’adresse autant aux personnes seules qu’aux femmes chefs de famille monoparentale; ce modèle hybride mise sur le logement permanent, la sécurité (financière et celle du logement), une approche communautaire et des services de soutien aux femmes et aux enfants. Aussi, le programme Streets to Homes – une initiative torontoise – utilise également la philosophie « Logement d’abord » et est reconnue comme un modèle innovant pour les femmes en situation d’itinérance chronique, notamment par sa relation avec une banque d’ameublement qui permet du soutien matériel aux personnes qui passent de l’itinérance au logement.

Enfin, de rares programmes s’adressent uniquement aux femmes (avec et sans enfants) victimes de violence, de maltraitance et d’abus. Par exemple, le Discovery House, à Calgary, mise sur la sécurité et la stabilité dans l’ensemble des services offerts; en plus d’un service personnalisé de soutien – pour chaque membre de la famille – l’initiative propose également un choix de logis supervisés et permanents – individuels et/ou communautaires – de l’aide par les pairs et des services dédiés aux enfants. Ce modèle hybride, issu du « Logement d’abord », est une des premières initiatives au Canada à avoir instauré un programme de logement parallèle, de type communautaire, pour mères monoparentales à risque d’itinérance et fuyant un contexte de violence conjugale.

Finalement, pour les femmes plus âgées en situation ou à risque d’itinérance, le modèle « Logement d’abord » ne semble pas avoir fait l’objet d’une adaptation canadienne, malgré des recherches et une sensibilisation aux différents facteurs qui poussent ces trajectoires vers l’errance. Cependant, comme le mentionnent les auteurs Van Berkum et al. (2015:73), les principes de base du modèle « Logement d’abord », tels que : le relogement rapide et prioritaire, le retour à l’autonomie, notamment par l’amélioration des conditions de santé, ainsi que les services de soutien communautaire intégré au logement pourraient être des pistes de solutions efficaces pour mettre un frein à l’itinérance des femmes plus âgées. Parmi les bonnes initiatives canadiennes qui, sans adhérer au « Logement d’abord », correspondent à la philosophie de base du programme, nommons l’organisme Ama Transition House, qui vient en aide aux femmes de plus de 55 ans vivant une situation de maltraitance et/ou d’instabilité résidentielle.


Le quatrième article de la série porte sur: Au-delà du logement d’abord.


[1]En exergue dans le texte, portion d’entrevue réalisée en mai 2015 auprès de femmes fréquentant Le Pavillon Patricia Mackenzie durant cette période.
[2] Waegmakers et al. (2012), Mosher (2013), Klassen (2015) et Van Berkum et al. (2015).
[3] Fortin et al. (2007) et Noble (2015).
[4] Kigler et al. (2010), Greater Vancouver Shelter Stategy (2013) et Van Berkum et al. (2015).
[5] Notamment celles qui ont des troubles de santé mentale ou physique; des problèmes de toxicomanie ou des problèmes reliés au syndrome d’alcoolisation fœtale ou d’exposition du fœtus à l’alcool; qui ont été victimes de traumatismes crâniens; qui ont vécu des événements traumatisants ou violents; qui travaillent dans l’industrie du sexe; qui ont déjà été expulsées de leur logement ou qui sortent d’un milieu carcéral.
[6] Scott (2013).
[7] Cette initiative existe également au Québec.


Télécharger l’étude au format PDF:  Une réalité urbaine: L’itinérance des femmes à Montréal.


À propos de Cynthia Lewis

Spécialiste en logistique de terrain et en gestion de données, Cynthia Lewis est détentrice d’un baccalauréat en anthropologie et d’une maîtrise en démographie de l’Université de Montréal. À partir de 2006, elle s’oriente en santé et condition féminine, sous la bannière de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation des Nations Unies (ONU), à titre de chercheur et de responsable de projets. Puis, en 2015, elle se joint au Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), comme consultante. Durant cette période, elle participe également au Dénombrement et à l’Enquête complémentaire sur les personnes en situation d’itinérance à Montréal.